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Le deuxième métier des généralistes : enquête sur les heures que personne ne facture

On dit du médecin généraliste qu'il soigne. Le reste du temps, il télétransmet, il pointe des rejets, il fait sa comptabilité, il répond à l'URSSAF. Les études officielles mesurent ce « deuxième métier » entre 7 et 13 heures par semaine. Mais elles oublient l'essentiel : le téléphone qui sonne, le patient qu'on attend, le déshabillage, l'encaissement de chaque acte. Nous avons tout compté. Verdict : 13 à 20 heures par semaine loin du soin. Sur une carrière, près de dix années pleines — pour un métier auquel on accède après dix ans d'études.

ML
La Rédaction · 20 juillet 2026 · Lecture 10 min
Médecin écrivant sur le dossier d'un patient
Photo : Unsplash

54 heures par semaine. Mais pour faire quoi ?

Commençons par le socle, le chiffre le plus solide dont on dispose : le Panel d'observation des pratiques en médecine générale de la DREES. Deux tiers des généralistes libéraux déclarent travailler au moins 50 heures par semaine. Dans le détail : 44 heures 30 auprès des patients, 5 heures 30 de tâches de gestion et de coordination, 2 heures de mise à jour des connaissances, et environ 2 heures d'activités annexes.

À première vue, 5 heures 30 de gestion, ce n'est « que » 10 % de la semaine. Mais ce chiffre déclaratif ne capture qu'une partie du problème — et tous ceux qui exercent le savent.

La paperasse cachée dans la consultation

Car l'administratif ne vit pas seulement le soir, après la dernière consultation. Il s'infiltre dans la consultation elle-même : la carte Vitale qui ne passe pas, le téléservice qui rame, l'attestation à réimprimer, le courrier d'adressage, la cotation à vérifier.

Une enquête de la Mutuelle du Médecin auprès de 201 praticiens donne une mesure plus proche du ressenti : 7 heures hebdomadaires d'administratif, sur des semaines de 50 heures. Et plus de 8 médecins sur 10 estiment que ce temps pèse « lourdement » sur leur activité. La répartition est éloquente : environ un quart pour les dossiers (Sécu, CMU, MDPH…), un quart pour la comptabilité et les finances, un cinquième pour la tenue des dossiers patients, le reste entre comptes rendus et prises de rendez-vous.

Une thèse de médecine générale (Dr Jean-Baptiste Prunières) va plus loin encore, en chronométrant l'ensemble des tâches « non médicales » : 13 heures et 6 minutes par semaine.

5 h 30déclarées — tâches de gestion et coordination (DREES)
7 hressenties — enquête Mutuelle du Médecin, 201 praticiens
13 h 06chronométrées — thèse du Dr Prunières

Selon la fourchette retenue, on parle donc de 10 à 25 % du temps de travail d'un généraliste consacré à autre chose que la médecine.

Faites le calcul sur une carrière

Prenons l'hypothèse médiane : 8 heures par semaine, 46 semaines par an, 35 ans de carrière.

Le calcul
8 h × 46 semaines × 35 ans = 12 880 heures

Rapportées à des semaines de 50 heures, cela représente environ 257 semaines de travail. Cinq années pleines.

Cinq ans d'une vie professionnelle passés à faire de la gestion. Et pourtant, ce calcul est encore très en dessous de la réalité. Car les études d'emploi du temps ne comptent que « l'administratif » au sens strict. Elles oublient tout ce qui, dans une journée de cabinet, n'est ni du soin, ni officiellement de la paperasse.

Et encore : ce que même les études ne comptent pas

Le téléphone, d'abord. L'URPS médecins libéraux d'Île-de-France a analysé 3 734 appels : un généraliste passe en moyenne 7 heures et 8 minutes par semaine au téléphone — 15 appels reçus par jour (2 min 12 en moyenne), 9 appels passés (5 min en moyenne). 56 % des médecins interrogés se disent « harcelés » par le téléphone, qui interrompt leurs consultations. Une partie de ces appels relève du soin (conseil médical, coordination) ; le reste — rendez-vous, résultats à communiquer, relances — est du pur travail de secrétariat. Retenons prudemment 4 à 6 heures hebdomadaires de téléphone non médical.

Les temps morts entre deux patients, ensuite. Aller chercher le patient en salle d'attente, l'installer, attendre qu'il se déshabille puis se rhabille, ranger le box, rouvrir le dossier suivant : personne ne chronomètre ces battements, et pourtant chacun le sait, ils mangent la journée. À raison de 2 à 3 minutes par consultation et d'environ 22 consultations par jour (Le Quotidien du Médecin), cela représente 3 à 5 heures par semaine. Ce temps n'est ni payé, ni soignant — dans les organisations avec assistant médical, c'est précisément lui qui l'absorbe.

La facturation au fil de l'eau, enfin. Carte Vitale, FSE, encaissement, tiers payant qui bloque, AMC qui ne répond pas : 1 à 2 minutes par acte, à chaque acte. Soit 1 à 2 heures par semaine, sans compter le retraitement des rejets qui, lui, retombe dans l'administratif du soir.

5 h 30 – 13 hadministratif « officiel » : gestion, comptabilité, dossiers (DREES, Mutuelle du Médecin, thèse Prunières)
+ 4 à 6 htéléphone non médical (URPS ÎdF : 7 h 08 de téléphone au total par semaine)
+ 4 à 7 hbattements entre patients, déshabillage, facturation à l'acte (notre estimation, hypothèses affichées)
Le vrai budget — notre estimation
Total : 13 à 20 heures par semaine de temps non médical

Hypothèse médiane de 15 h : 15 h × 46 semaines × 35 ans = 24 150 heures, soit environ 483 semaines de 50 heures. Plus de neuf années pleines d'une carrière de médecin passées à faire autre chose que de la médecine.

Neuf ans. Un médecin fait dix ans d'études pour apprendre à soigner — pas pour faire le travail d'une secrétaire, d'une standardiste et d'un comptable. C'est pourtant, mis bout à bout, ce que notre système lui demande d'être un jour sur trois.

Ce que ces heures coûtent vraiment

Ce temps a trois coûts, rarement mis bout à bout.

Un coût en soins. À 18 minutes par consultation en moyenne (DREES), les 8 heures d'administratif « officiel » représentent déjà 25 à 26 consultations par semaine qui n'ont pas lieu. Avec le budget complet — 15 heures médianes de temps non médical —, on monte à l'équivalent de 50 consultations par semaine. À l'échelle de la France et de ses déserts médicaux, le « gisement » de temps médical enfermé hors du soin est considérable — c'est d'ailleurs l'un des arguments récurrents des rapports sur l'accès aux soins.

Un coût en revenu. Pour un libéral, une heure au téléphone, en salle d'attente ou devant le lecteur de carte Vitale est une heure non facturée mais chargée : le loyer tourne, l'URSSAF et la CARMF courent. C'est la double peine du modèle : le temps non médical coûte à la fois le manque à gagner et les frais fixes.

Un coût en usure. Ce n'est pas un hasard si les enquêtes sur l'épuisement professionnel des soignants pointent systématiquement la charge administrative parmi les premiers facteurs cités.

Personne ne s'épuise d'avoir soigné. On s'épuise de tout ce qui empêche de soigner.

Peut-on faire autrement ? Ce que montrent les organisations qui délèguent

La question n'est plus théorique. Assistants médicaux (près de 10 000 postes financés par l'Assurance maladie depuis 2019), secrétariats mutualisés, facturation déléguée, exercice coordonné : toutes les évolutions récentes du système vont dans le même sens — rendre du temps médical au médecin.

Les organisations les plus avancées combinent plusieurs leviers : un secrétariat qui absorbe les rendez-vous et les appels, des assistants médicaux qui préparent la consultation (constantes, mise à jour du dossier, pré-remplissage), et une équipe administrative qui gère la facturation, la télétransmission et le traitement des rejets de bout en bout.

Quand tout cela est en place, l'ordre de grandeur change réellement. Un médecin déchargé de 13 à 20 heures hebdomadaires de tâches non médicales — le téléphone absorbé par le secrétariat, le patient installé et préparé par l'assistant médical, la facturation et les rejets traités par une équipe dédiée —, et dont chaque consultation est préparée en amont, peut consacrer la quasi-totalité de son temps de présence à voir des patients — et en voir sensiblement plus, sans travailler plus d'heures. Certains centres organisés en double box avec assistants médicaux revendiquent des files actives quasi doublées à temps de travail égal. Le revenu suit l'activité : faites vos propres calculs, avec vos propres chiffres — c'est exactement à ça que sert un simulateur, pas une promesse.

La vraie question que pose cette enquête n'est donc pas « les médecins font-ils trop d'administratif ? » — la réponse est documentée depuis quinze ans. C'est : pourquoi continue-t-on de former des médecins pendant dix ans pour leur confier un mi-temps de secrétaire, de standardiste et de comptable ?

Ce qu'il faut retenir

Sources

  1. DREES, Études & Résultats n°1113 (Panel d'observation des pratiques en médecine générale) : temps de travail hebdomadaire, répartition patients/gestion/formation, durée moyenne de consultation.
  2. DREES, Études & Résultats n°797, Les emplois du temps des médecins généralistes.
  3. Enquête Mutuelle du Médecin (201 praticiens), relayée par Le Quotidien du Médecin : 7 h hebdomadaires d'administratif, répartition par poste.
  4. Thèse du Dr Jean-Baptiste Prunières : 13 h 06 de tâches non médicales hebdomadaires.
  5. URPS médecins libéraux Île-de-France, étude sur 3 734 appels : 7 h 08 de téléphone hebdomadaire (15 appels reçus/jour de 2 min 12, 9 appels passés de 5 min) ; 56 % des généralistes se disent « harcelés » par le téléphone.
  6. Le Quotidien du Médecin : 22 consultations par jour de 17 minutes en moyenne.
  7. CNOM (2023) : ~55 h de travail hebdomadaire moyen.
  8. Battements entre patients et facturation à l'acte : estimations Le Médecin Libre, hypothèses détaillées dans le corps de l'article (2-3 min/consultation ; 1-2 min/acte).
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